23 Septembre 2009
Contre les Saturnales
Pour honorer le dieu Saturne les Romains donnaient une fois l’an de grandes festivités au cours desquelles l’ordre social se voyait soudain renversé. Les esclaves
jouaient le rôle des maîtres et les maîtres celui des esclaves.
Au lendemain de la Fête de l’Humanité, le souvenir de cette tradition peut être convoqué pour répondre à une question : pourquoi, trois jours durant, sortir du quotidien et donner vie à une
contre-société dans le parc départemental de la Courneuve ?
Si l’exemple des Saturnales peut sembler révélateur, il est en vérité trompeur. Il convient certes de retenir le moment de rupture avec la condition routinière et de rappeler la dynamique de
transgression qui anime ces deux événements.
Néanmoins, il faut comprendre que les Saturnales sont au service de la règle et qu’elles en constituent une justification paradoxale et littéralement réactionnaire. Les Saturnales ne sont que la
mise en scène de la transgression, et par là même elles permettent sa conjuration, son rejet dans l’étrange et l’extra-ordinaire.
Quand la Fête de l’Humanité donne le premier rôle aux souffleurs, c’est une pièce bien différente qui se joue, tout aussi politique mais à contre-courant. Nous ne saurions certes ignorer que, sur
place, nous avons parfois découvert une tendance à l’occultation de sa spécificité politique chez ceux qui n’entendent s’y rendre que pour les concerts et l’atmosphère dont elle est entourée,
mais ces rencontres constituent précisément une occasion pour nous, militants communistes, de présenter à ceux-là le véritable sens qu’il faut donner à la Fête de l’Humanité.
Elle n’est pas le mythe fondateur du capitalisme, l’image chaotique et provisoire de son absence. Sa nature est distincte de la simple représentation, elle relève au minimum de l’exigence et peut-être déjà de l’annonce.
Elle est un véritable point de repère dont la fonction est volontairement ambiguë : d’une part elle donne à voir du réel et se refuse à revêtir une tenue de prestidigitatrice, elle a un
bilan à présenter qui est celui des élus communistes, sans parler du travail de terrain que des militants réalisent sans cet intermédiaire ; d’autre part elle peut être dite régulatrice, elle donne chair à ce qui ne peut advenir sous l’ère capitaliste, à ce qui n’y est même pas représentable, c’est-à-dire une fraternité en acte à
l’échelle politique.
La société que veulent les communistes n’est pas réductible à une Fête de l’Humanité perpétuelle, mais cette perspective est peut-être la seule façon de donner, plus que par de simples concepts,
une direction visible, une orientation perceptible à notre action. Nous ne pensons pas qu’il convienne, même dans ce monde transformé que nous
appelons de nos vœux, de réhabiliter les Saturnales.
Nous ne voulons pas voir, dans une société qui serait enfin porteuse des projets de la gauche, fleurir chaque année une Fête du Capital où l’ultralibéralisme aurait libre cours pour
quelques heures seulement. Seul un régime politique incapable de susciter le consentement d’une population sinon par le mythe ne pourra pas avoir d’autre recours.
Jean Quétier